Ils sont là, sur ce bout de terre miraculeusement épargné par les eaux, désert ou presque maintenant que la marée humaine a reflué, attablés devant un alcool fort, aussi fort que ce qu’ils ont le sentiment de vivre là.
Deux amants tous neufs, leurs êtres étincelants, ruisselants de ce bonheur fugitif de s’être trouvés enfin, métal fondu, deux corps, une même pièce. Douloureusement beaux dans leur absence au manège des autres clients du restaurant, à leur babil insignifiant qui sature l’espace. Absorbés l’un dans l’autre, dans le monde qui se niche sous les quais proprement pavés. Là où sont les passions, la matière qui palpite, la raison qui abdique. Tellement loin du pain quotidien et de l’absurde train-train des jours qui passent et se ressemblent.
L’imbécile, au spectacle : “Pour combien de temps? Qu’ils se gavent de leurs membres mêlés, qu’ils se saoulent, au propre comme au figuré, de l’instant, suspendu, volé au temps, qu’ils se repaissent de la poésie idiote de leurs éphémères serments. Demain, c’est une autre histoire.”
Demain? Demain n’existe pas. Aujourd’hui, maintenant. Rien au-delà qui ne vaille la peine qu’on s’y attarde. Le temps se résume à leurs mains qui s’attrapent, leurs bouches qui se cherchent, leurs yeux qui chavirent. Il chante, Brassens, sa voix forte et claire flotte au-dessus des sur les têtes plongeantes des mangeurs qui feignent l’indifférence.
“Mon bel amour, mon cher amour, ma déchirure. Je te porte dans moi comme un oiseau blessé. Et ceux-là sans savoir nous regardent passer. Répétant après moi les mots que j’ai tressés. Et qui pour tes grands yeux tout aussitôt moururent. Il n’y a pas d’amour heureux.”
Le culot, l’indécence quant ils sont si manifestement submergés par la félicité particulière qui précède l’embrassement des corps. Une tête se tourne à l’air réprobateur, sourcil froncés, soupir exaspéré. Puis une autre à la même table. Masque grimaçant de mépris. A moins que ce ne soit l’envie qui torde les traits. Elle, indifférente, pose sa voix sur la sienne et le sourire qu’elle lui adresse des yeux fait danser l’air autour d’eux.
“Le temps d’apprendre à vivre il est déjà trop tard. Que pleurent dans la nuit nos cœurs à l’unisson. Ce qu’il faut de regrets pour payer un frisson. Ce qu’il faut de malheur pour la moindre chanson. Ce qu’il faut de sanglots pour un air de guitare. Il n’y a pas d’amour heureux.”
Comme je les ai aimés à cet instant là. Comme j’aurais voulu les serrer contre moi ces évadés d’un roman sans âge. Me gorger de leur insouciance.
J’ai posé devant moi l’argent de mon repas et la lettre que je n’enverrai pas. J’ai quitté la terrasse et le quai. Baissant le regard pour ne pas croiser le leur. Emportant ma mélancolie se noyer dans le fracas de la mer d’hiver.
Il n’y pas d’amour heureux.

A Denis et Marie.



3 Responses to “Ré, janvier 2008, deux amants”  

  1. Ca, c’est genial! Tout aussi comme l’idee de carte postale mentale. Magnifiques, les amants, et magnifique, l’instant que tu as surpris dans ton ecriture! :)

  2. 2 annoneamous

    Merci Raluca… Je regrette de ne pas comprendre le roumain et de ne pas pouvoir lire et commenter tes écrits… J’ai vu que tu avais une page français, tu prévois des traductions? A bientôt

  3. Je voudrais traduire qqs ecritures en francais ou au moins en anglais, mais je dois me faire, tu sais, le temps… Peut etre en ete, apres mon examen de licence. :)


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