Je n’ai pas pris l’avion pour Berlin. L’ai raté, délibérément. Après une nuit blanche. Fait l’amour avec C. La première fois depuis la rupture. Je me sens glisser dans elle de nouveau. Je n’aime pas ça. Tant pis pour Berlin, n’étais pas d’humeur de toute façon à faire du tourisme et D. ne pouvait, voulait pas m’accompagner. Cinq jours devant moi, D. et C. ne donnent pas signe de vie, je ne prends pas de nouvelles. Je ne fais pas l’amour, je dors, sors peu. Et dans le temps ample que ça me laisse, en profite pour parfaire mon nécessaire à briller dans les dîners. L’abécédaire de Gilles Deleuze en DVD. Sa pensée, son oeuvre en condensé. Pas même besoin d’ouvrir un de ses livres. Je n’arrive pas à les lire. Mais après quelques heures avec lui et Claire Parnet dans mon lit, il m’est devenu presque familier. Je l’écoute égrèner les lettres de l’alphabet, je le regarde la regarder dans le miroir.
Mon attention fluctue de ses mots à son image. Je finis par le regarder plus que je ne l’écoute tant l’image, dans son dénuement, est sensible.
La caméra fixe pour mémoire la parole d’un mort. C’est la condition à laquelle il a accepté de se livrer au jeu de l’abécédaire. Elle le dit plusieurs fois : le film ne sera révélé qu’après que lui se sera éteint.
Il s’est écoulé sept ans entre le tournage et son suicide, mais là dans mon lit ce temps est aboli. Image mausolée. Série de plans séquences, décor intime, neutralisé, dans un cadre aux variations infimes. Lui, trône dans son grand fauteuil, quasi immobile. Ses mains aux ongles démesurément longs, tordus et jaunes me mettent mal à l’aise. Elles m’évoquent une idée reçue : les ongles ne continuent pas à pousser après la mort, mais on continue à le croire. On distingue en arrière plan posée sur le buffet une large soucoupe remplie de boîtes de médicaments. De sa voix rauque, un peu sifflante, parfois interrompue par la toux, il le dit, sa santé est fragile. J’ai presque envie de pleurer, comme je le ferais devant la dépouille maquillée d’un proche, tellement présent et intolérablement absent.



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