Ils sont venus, ils sont tous là, les survivants des rades alentours : Benoît XVII, pape d’opérette, tôlier pochtronné du pub du coin de la rue, son pote F. routard à ses heures bouffeur de verre et aussi le « p’tit », B. restaurateur officiel, maquereau officieux. Le vieux beau édenté, prince des nuits à la petite semaine est arrivé avant eux, il est allé les chercher dans leurs trous, sous les pierres où ils trouvent refuge en attendant la fraîche.
L’appartement propret de E. et F. se peuple de sa suite de hyènes. Il a besoin de sa cour pour exister, le vieux beau, pour témoigner de son statut éminent : les gamines, il les tient, c’est lui qui pourvoie à leurs besoins nocturnes, dope, alcool, jusqu’à ce qu’elles soient trop cassées pour lui résister. Ils guettent ses prouesses d’un œil vicelard. Du festin de chairs, ils espèrent au moins les miettes.
Depuis leur entrée en scène, monte dans l’air aux relents de vinasse haut de gamme une vibration malsaine. E. l’a senti. Retranché à l’étage, il se terre dans la chambre d’amis. Dépossédé. Dérisoire. Les oreilles vainement farcies de boules Quiès, il a senti monter quelque chose de malsain à mesure qu’enflait le bruit. Voix sur musique à danser mollement, surenchère sonore pour soirée à la dérive. Il voulait téléphoner son angoisse à F., n’a pas trouvé son portable dans le noir, s’est habillé, a failli descendre, s’est recouché.
Trop tard.
Ce qui n’était alors qu’un bourdonnement mauvais a pris corps, je peux presque le palper, nuage verdâtre en suspension au dessus des convives oscillants, gorgé de haine, d’envies de viol et de désastre.
Je me demandes ce que je fous là. Pas envie d’assister à la curée. Si je pouvais je sauterais immédiatement dans un train pour me retrouver au matin nichée dans mon lit. La vrille alcoolisée, je connais pourtant. Mais ici, pas une once de joie, rien de cette effervescence rigolarde qui vient avec l’élévation générale du taux d’alcoolémie. Zéro bonheur, nib plaisir, la défonce. Envie de tout saloper, de vaincre, par la force, de piétiner la gueule de ces poupées écervelées. La nausée c’est pour tout à l’heure, quand ils auront vidé les lieux, là, j’encaisse. Droit à l’estomac.
Je cherche F. du regard. Nowhere to be seen. Maîtresse de cérémonie fantôme.
Le vieux beau édenté, bouteille de mauvaise liqueur en main, à genoux devant elle, tente de forcer sa tête entre les cuisses grillagées de résille de la gamine emperruquée. A côté d’eux, son mec, bouche fardée épais, jupe en skaï, haut de satin, commente dans les aigus : « Personne n’appartient à personne. Je ne la possède pas, elle ne me possède pas. Elle est libre de s’envoyer qui elle veut, t’as pigé ?! ». Ses notes stridentes se perdent sous les rires gras du vieux beau qui maintenant essaie de s’insinuer sous la mini-jupe. L’amant officiel feint de se désintéresser de la scène, esquisse un pas de danse furieux et mécanique. Personne ne lui prête attention. Il s’arrête, semblant se réveiller brutalement, et va se jucher sur le rebord de la fenêtre, de l’autre côté de la pièce. Ecartant largement ses jambes maigres et poilues, il offre un bol d’air à un testicule écarlate, évadé de son slip kangourou. Alors qu’il s’abîme dans la contemplation hébétée de la rue vide en contrebas, la gamine déloge la tête du vieux beau d’entre ses cuisses et le toise : «tu me files à boire ?».
La petite black énervée tourne dans la pièce, agitée comme un fauve à qui on aurait soustrait la proie qu’il vient de serrer : « trop nazes les meufs ici ! » braille t’elle à qui veut l’entendre. Personne. Pas sa « night », elle a déjà foiré à trois ou quatre reprises son assaut final sur la fille au pull rouge. Elle l’avait presque coincée dans la salle de bain, plus que la porte à pousser du pied, le verrou à tirer…
F. en madone des gamines à la ramasse, s’est interposée. La fille au pull rouge l’a presque remerciée, la petite black l’a agonie d’insultes, elle est repartie se farcir le pif.
Back and forth, elle promène sa grande carcasse molle et son regard vide de sa chambre à la cuisine. Ici, la blanche, le badinage sexe – pas sexe, ecstasié, là, le jaja, les joutes intello précaires.
Back and forth.
Again and again.
Elle prétend ne rien voir du mépris, préfère se raconter qu’il y a « un truc fort et plein d’amour ».
Elle me dit : « C’est vraiment super, tu trouves pas, cette énergie entre les gens ». Je ne réponds pas. Je viens de comprendre, que moi comme les autres ne sommes que des silhouettes dans son théâtre d’ombres. J’ai envie de la cogner, je la prends dans mes bras. Je voudrais la détester, elle me touche. Pour quelques instants encore sous le charme de son illusion.
Demain, il fera jour. Effacer. La nuit, la violence et le vide, F.
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