Ré, janvier 2008, une femme
La femme sonore et creuse de la table d’à côté. Blond et bleu. Plus jeune maintenant, belle encore j’imagine parmi les siens. Lisse et fade. Elle se déballe comme un paquet mal ficelé qu’on offre négligemment. Elle ne se confie pas. En représentation. Sympa et cool. Ils n’ont guère plus de vingt-cinq ans les deux mecs attablés avec elle. Polis coincés. Pour eux cette pathétique danse de la séduction, pour eux, les anecdotes pimentées. Ils s’ennuient, sont gênés peut-être. Russes, sans papiers, se dit-il en sourdine, à l’attention de l’autre femme, dernier convive de cette tablée improbable. Un moment je crois, ce sont des gigolos, un coup de canif dans le contrat. Non. Ouvriers occasionnels, plutôt. Captifs de sa conversation, de ses conditions. La négociation a eu lieu déjà semble t’il. Pourquoi la parodie de dîner, alors?
Je laisse ça là au milieu des miettes de pain complet. Je l’imagine en dessous chics, rouges parce que c’est sexy, je l’imagine consciente de sa peau qui s’affaisse, de ses charmes qui cèdent au temps, je l’imagine saoule, légèrement, ça aide, qui ondule du bassin, qui se plie à la routine magazine de la flamme qu’il faut bien entretenir. Je peux sentir presque sa tristesse du dedans. Elle affiche un air de salope de circonstance. Il aime. Du moins elle le croit. Il bande. Déjà ça.
A table. Le repas n’en finit pas. Elle n’arrive pas à aborder au vif le sujet qui l’occupe. Les travaux. La maison rhétaise. Sa façade convenable. Il faut repeindre. L’air marin fait ça. Il use et délave, les gens et les choses. Elle n’en peut soudain plus de son intimité miteuse livrée en patûre à ces types dont elle se fout éperdument. La liste des fournitures. C’est fait. Lundi, ok? Elle commande une tournée de café. Sa carte gold dans la main du serveur. Le temps de payer, elle est déjà debout. Courant, presque, elle quitte le restaurant. Ils suivent. Elle a dit qu’elle les déposait.
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Ré, janvier 2008, deux amants
Ils sont là, sur ce bout de terre miraculeusement épargné par les eaux, désert ou presque maintenant que la marée humaine a reflué, attablés devant un alcool fort, aussi fort que ce qu’ils ont le sentiment de vivre là.
Deux amants tous neufs, leurs êtres étincelants, ruisselants de ce bonheur fugitif de s’être trouvés enfin, métal fondu, deux corps, une même pièce. Douloureusement beaux dans leur absence au manège des autres clients du restaurant, à leur babil insignifiant qui sature l’espace. Absorbés l’un dans l’autre, dans le monde qui se niche sous les quais proprement pavés. Là où sont les passions, la matière qui palpite, la raison qui abdique. Tellement loin du pain quotidien et de l’absurde train-train des jours qui passent et se ressemblent.
L’imbécile, au spectacle : “Pour combien de temps? Qu’ils se gavent de leurs membres mêlés, qu’ils se saoulent, au propre comme au figuré, de l’instant, suspendu, volé au temps, qu’ils se repaissent de la poésie idiote de leurs éphémères serments. Demain, c’est une autre histoire.”
Demain? Demain n’existe pas. Aujourd’hui, maintenant. Rien au-delà qui ne vaille la peine qu’on s’y attarde. Le temps se résume à leurs mains qui s’attrapent, leurs bouches qui se cherchent, leurs yeux qui chavirent. Il chante, Brassens, sa voix forte et claire flotte au-dessus des sur les têtes plongeantes des mangeurs qui feignent l’indifférence.
“Mon bel amour, mon cher amour, ma déchirure. Je te porte dans moi comme un oiseau blessé. Et ceux-là sans savoir nous regardent passer. Répétant après moi les mots que j’ai tressés. Et qui pour tes grands yeux tout aussitôt moururent. Il n’y a pas d’amour heureux.”
Le culot, l’indécence quant ils sont si manifestement submergés par la félicité particulière qui précède l’embrassement des corps. Une tête se tourne à l’air réprobateur, sourcil froncés, soupir exaspéré. Puis une autre à la même table. Masque grimaçant de mépris. A moins que ce ne soit l’envie qui torde les traits. Elle, indifférente, pose sa voix sur la sienne et le sourire qu’elle lui adresse des yeux fait danser l’air autour d’eux.
“Le temps d’apprendre à vivre il est déjà trop tard. Que pleurent dans la nuit nos cœurs à l’unisson. Ce qu’il faut de regrets pour payer un frisson. Ce qu’il faut de malheur pour la moindre chanson. Ce qu’il faut de sanglots pour un air de guitare. Il n’y a pas d’amour heureux.”
Comme je les ai aimés à cet instant là. Comme j’aurais voulu les serrer contre moi ces évadés d’un roman sans âge. Me gorger de leur insouciance.
J’ai posé devant moi l’argent de mon repas et la lettre que je n’enverrai pas. J’ai quitté la terrasse et le quai. Baissant le regard pour ne pas croiser le leur. Emportant ma mélancolie se noyer dans le fracas de la mer d’hiver.
Il n’y pas d’amour heureux.
A Denis et Marie.
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Marseille, mai 2007, une femme
Emplie de cette lourdeur qui part du ventre. L’amertume amidonnée de part et d’autre de la bouche. Deux plis bien nets. Reliefs d’une tristesse sans fin ni début. Sans mots ni motif.
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Me sens comme le paysage qui défile derrière la fenêtre noyé dans un ciel gris humide. Contours flous, couleurs fondues au plomb. Vide et cafardeux, étrangement maussade m’a dit A. avant mon départ. Pas envie de retrouver Paris, pas envie de traîner à Marseille ou rien sauf B. ne me rentiendrait. Une semaine entre ses bras, sans jamais ou presque ressentir l’angoisse de cette improbable proximité. Nous parlons peu, passons nos journées au lit. Nous refugions dans la baise pour garder la réalité à distance. Je pensais dans le train amorcer la descente, c’est l’inverse qui se produit. Le monde, comme le paysage, semble se détricoter.
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Sur scène, à l’arrière plan, en cuir, je danse, je danse pour allumer, je danse comme je baise.
Parfois je me joins aux choeurs, mais je ne sais pas vraiment chanter.
Je ne joue d’aucun instrument.
Je ne connais de la musique que le rythme qu’elle imprime à mon bassin.
Je bouge bien, j’ai le physique de l’emploi, c’est tout ce qu’on attend de moi.
Relax.
Don’t do it
when you want to come.
Je suis une pincée de souffre, un fantasme ambulant, la part d’anecdote qui pimente ce qui se trame au centre de la scène. Dancing queen.
Je suis le fou du roi, du petit mec derrière le micro, dans la lumière.
Holly.
Got to hit me.
Hit me.
Hit me with those laserbeams.
Je l’ai rencontré en boîte. Je dansais sur le bar. Ses yeux rivés à ma braguette. Plus tard, il me dit on va faire de grandes choses ensemble, j’ai ri, chez toi ou chez moi. Lui, laisse tomber, moi, comme tu veux chéri.
I’m coming, i’m coming.
Je suis à prendre ou à laisser, à prendre et à laisser. Je n’ai pas d’autres désirs que ceux qu’on me prête. Tu me veux chienne, je suis chienne, tu me veux brutal, je suis brutal, tu veux dormir dans mes bras, je t’ouvre les bras.
Relax.
Don’t do it.
When you want to suck to it.
Sur scène, à l’arrière plan, en cuir, je danse.
Je ne sais pas vraiment chanter.
Je ne joue d’aucun instrument.
Ils adorent, ils en redemandent.
Une pincée de souffre.
Des millions de disques vendus.
De grandes choses.
Comme tu veux chéri.
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Marseille, juin 2006, au lit
Tu saignes.
Tu voulais que je te prenne, te vandalise.
Ta chair, ton sang au pourtour de mes ongles.
Tu dis aimer ça, j’ai envie de pleurer,
me faire troncher par le premier venu,
expier cette brutalité que j’exècre entre des mains indifférentes.
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Paris, juin 2005, Gilles Deleuze
Je n’ai pas pris l’avion pour Berlin. L’ai raté, délibérément. Après une nuit blanche. Fait l’amour avec C. La première fois depuis la rupture. Je me sens glisser dans elle de nouveau. Je n’aime pas ça. Tant pis pour Berlin, n’étais pas d’humeur de toute façon à faire du tourisme et D. ne pouvait, voulait pas m’accompagner. Cinq jours devant moi, D. et C. ne donnent pas signe de vie, je ne prends pas de nouvelles. Je ne fais pas l’amour, je dors, sors peu. Et dans le temps ample que ça me laisse, en profite pour parfaire mon nécessaire à briller dans les dîners. L’abécédaire de Gilles Deleuze en DVD. Sa pensée, son oeuvre en condensé. Pas même besoin d’ouvrir un de ses livres. Je n’arrive pas à les lire. Mais après quelques heures avec lui et Claire Parnet dans mon lit, il m’est devenu presque familier. Je l’écoute égrèner les lettres de l’alphabet, je le regarde la regarder dans le miroir.
Mon attention fluctue de ses mots à son image. Je finis par le regarder plus que je ne l’écoute tant l’image, dans son dénuement, est sensible.
La caméra fixe pour mémoire la parole d’un mort. C’est la condition à laquelle il a accepté de se livrer au jeu de l’abécédaire. Elle le dit plusieurs fois : le film ne sera révélé qu’après que lui se sera éteint.
Il s’est écoulé sept ans entre le tournage et son suicide, mais là dans mon lit ce temps est aboli. Image mausolée. Série de plans séquences, décor intime, neutralisé, dans un cadre aux variations infimes. Lui, trône dans son grand fauteuil, quasi immobile. Ses mains aux ongles démesurément longs, tordus et jaunes me mettent mal à l’aise. Elles m’évoquent une idée reçue : les ongles ne continuent pas à pousser après la mort, mais on continue à le croire. On distingue en arrière plan posée sur le buffet une large soucoupe remplie de boîtes de médicaments. De sa voix rauque, un peu sifflante, parfois interrompue par la toux, il le dit, sa santé est fragile. J’ai presque envie de pleurer, comme je le ferais devant la dépouille maquillée d’un proche, tellement présent et intolérablement absent.
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Paris, mai 2005, Bastille
Dimanche soir
Place de la Bastille
Pluie battante, foule maigre
Joie incrédule
La victoire
et maintenant?
On contine, en rouge sur jaune, papier autocollant…
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En bottes de pluie rouges
Place de la Bastille
Notre essence est accessoires
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Samedi soir,
place de la Bastille.
Triomphe textile du Che.
La révolution?
De la mode, un accessoire.
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